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Le Grenoble de Stendhal


 

 

Portrait au crayon
de Stendhal âgé
(vue partielle)


Il est rare de rencontrer un écrivain qui ait éprouvé pour sa ville natale des sentiments aussi violemment contrastés que Henry Beyle, dit Stendhal, en éprouva pour Grenoble. La cinquantaine venue, au fil des années, il essaya de faire le point sur une telle contradiction ; il tentera de l'analyser, en 1835, dans la Vie de Henry Brulard, où il s'interroge sur les mystères de son être.


Il y réitère ainsi un des termes de l'antagonisme : « Tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie (...), voilà Grenoble pour moi. »
En 1838, on lit dans les Mémoires d'un touriste «Ce que j'aime de Grenoble, c'est qu'elle a la physionomie d'un grand village comme Reims, Poitiers, Dijon, etc... ; toutes les maisons y ont quatre ou cinq étages, quelquefois six ; la première condition de l'architecture, c'est de montrer de la puissance.» Ainsi admire-t-il la majestueuse allée de sept kilomètres de long, qui existe toujours, et va de l'Isère à Pont de Claix. Il aurait dû aimer la rue que fait percer son père, l'actuelle rue Lafayette, et la belle maison de pierre, de quatre étages avec l'entresol, que ce dernier fait édifier à l'angle de la rue de Bonne et de la rue Raoul-Blanchard (toujours visible). Mais voilà : Stendhal les trouve laides, ridicules, ruineuses. Pourquoi ?

Stendhal déteste son père. Il accuse le pauvre homme d'avoir les défauts (et les vertus) du caractère dauphinois et surtout, inconscient, le rend responsable de la disparition de sa mère, morte en couches quand il a seulement sept ans; responsable aussi «des douleurs amères et des dégoûts » qui s'ensuivent dans sa jeunesse : contacts interdits, reproches agressifs, vie dans le mensonge. La morosité, la froideur de son père le révulsent.
Grenoble restera donc pour Stendhal jusqu'à sa mort à la fois "puissance architecturale" insérée dans un grandiose écrin de montagnes qui l'enchante, et répugnante petitesse bourgeoise. On l'a compris : son enfance, située au coeur de cette contradiction, l'habite. Pendant la période révolutionnaire, si agitée, si enthousiasmante pour un garçon opposé aux tyrannies domestiques et politiques, sa famille d'esprit aristocratique l'enferme... Quelle humiliation ! Jusqu'à ce que, à treize ans et demi, on le laisse participer à la puissance naissante de la "Nation" en l'inscrivant à l'Ecole Centrale de l'Isère de Grenoble, institution créée par la Convention nationale dans l'esprit des Lumières et de la Révolution. La première République y formait ses futures élites.
Attiré par les lettres, il devient brillant en mathématiques pour fuir Grenoble. Il va à seize ans étudier à Paris. Il reviendra peu à Grenoble, pour quelques vacances seulement. Éprouvant pour Napoléon le même mélange d'adoration et de réserve que pour Grenoble, il accepte tout de même de retourner dans sa ville en 1814, pendant les Cent-Jours, pour vérifier l'état des défenses militaires.

C'est dans son livre autobiographique, la Vie d'Henry Brulard, que Stendhal fournit sans doute la meilleure clé de cet amour-haine pour Grenoble, avec son "premier souvenir".
Quand il n'avait pas encore trois ans, aux portes de la ville, une belle dame noble d'une trentaine d'années, sa cousine, assise dans l'herbe à côté de lui, mais vêtue de rouge, lui dit :
«Henri, embrasse-moi.»...
«Je ne le voulus pas. Elle se fâcha, je mordis ferme. Je vois la scène, mais sans doute parce que sur le champ on m'en fit un crime et que sans cesse on m'en parlait.(... On) déclara que j'étais un monstre et que j'avais un caractère atroce.»
Agression contre l'égo de l'enfant, réaction agressive contre la famille, vite et définitivement assimilée à Grenoble, lieu d'interdictions atroces, d'enfermement et de tyrannie. Heureusement l'enfant pourra s'identifier à l'"excellent" grand-père maternel, le Docteur Gagnon, qui, à Grenoble, remplace le père et la mère, le protège et l'élève, personnifiant lui-même la ville dans son aspect bénéfique et lumineux. De la même façon, Stendhal refusera l'ancien régime royaliste et s'identifiera très tôt à la Révolution.

Finalement Grenoble, rappelle à son âme les conflits de sa jeunesse, mais elle reste à la hauteur de son amour pour la qualité qui marque, selon lui, l'avènement du XIXème siècle : l'énergie. Ville trop liée dans son coeur à l'ordre ancien des choses, puis à la monarchie, à la Restauration et à la bourgeoisie, mais ville embellie par une architecture volontaire, par les montagnes alpines les plus puissantes, et par le dynamisme de la grande Révolution.

Gilles Vachon, Ecrivain - Professeur au Lycée International Stendhal
Membre de la Fondation Stendhal


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